GAUGUIN
Biographie
M.
Paul. Gauguin est né de parents, sinon
très riches, du moins qui connurent l'aisance
et la douceur de vivre. Son père collaborait
au National, d'Armand Marrast, avec Thiers et
Degouve-Denuncques. Il mourut en mer, en 1852,
au cours d'un voyage au Pérou, qui fut,
je crois bien, un exil. Il a laissé le
souvenir d'une âme forte et d'une intelligence
haute. Sa mère, née au Pérou,
était la fille de Flora Tristan, de cette
belle, ardente, énergique Flora Tristan,
auteur de beaucoup de livres de socialisme et
d'art, et qui prit une part si active dans le
mouvement des phalanstériens. Je sais d'elle
un livre: Promenades dans Londres, où se
trouvent d'admirables, de généreux
élans de pitié. Paul Gauguin eut
donc, dès le berceau, l'exemple de ces
deux forces morales où se forment et se
trempent les esprits supérieurs: la lutte
et le rêve. Très douce et choyée
fut son enfance. Elle se développa, heureuse,
dans cette atmosphère familiale, tout imprégnée
encore de l'influence spirituelle de l'homme extraordinaire
qui fut certainement le plus grand de ce siècle,
du seul en qui, depuis Jésus, s'est véritablement
incarné le sens du divin: de Fourier.
Â
l'âge de seize ans, il s'engage comme matelot
pour cesser des études qui coûtaient
trop à sa mère; car la fortune avait
disparu avec le père mort. Il voyage. Il
traverse des mers inconnues, va sous des soleils
nouveaux, entrevoit des races primitives et de
prodigieuses flores. Et il ne pense pas. Il ne
pense à rien, du moins, il le croit,il
ne pense à rien qu'à son dur métier
auquel il consacre toute son activité de
jeune homme bien portant et fortement musclé.
Pourtant, dans le silence des nuits de quart,
inconsciemment, il prend le goût du rêve
et de l'infini, et, quelque fois, aux heures de
repos, il dessine, mais sans but aucun et comme
pour "tuer le temps". Sensations courtes,
d'ailleurs, et qui n'ont que de faibles répercussions
dans son être cérébral; brèves
échappées sur les lumineux, sur
les mystérieux horizons du monde intérieur,
tout de suite refermés. Il n'a point encore
reçu choc; il n'a point encore senti naître
la passion de l'art qui va s'emparer de lui et
l'étreindre tout entier, âme et chair,
jusqu'à la souffrance, jusqu'à la
torture. Il n'a, point conscience des impressions
énormes, puissantes, variées qui,
par un phénomène de perception insensible
et latente, entrent, s'accumulent, pénètrent,
à son insu, dans son cerveau, si profondément
que, plus tard, rentré dans la vie normale,
lui viendra l'obsédante nostalgie de ces
soleils, de ces races, de ces flores, de cet océan
Pacifique, où il s'étonnera de retrouver
comme le berceau de sa race à lui, et qui
semble l'avoir bercé, dans les autrefois,
de chansons maternelles déjà entendues.
Le
voilà revenu à Paris, son temps
de service fini. Il a des charges; il faut qu'il
vive et fasse vivre les siens. Paul Gauguin entre
dans les affaires. Pour l'observateur superficiel,
ce ne sera pas une des moindres bizarreries de
cette existence imprévue, que le passage
à la Bourse de ce suprême artiste,
comme teneur de carnet chez un coulissier. Loin
d'étouffer en lui le rêve qui commence,
la Bourse le développe, lui donne une forme
et une direction. C'est que, chez les natures
hautaines, et pour qui sait la regarder, la Bourse
est puissamment évocatrice de mystère
humain. Un grand et tragique symbole gît
en elle. Au-dessus de cette mêlée
furieuse, de ce fracas de passions hurlantes,
de ces gestes tordus, de ces effarantes ombres,
on dirait que plane et survit l'effroi d'un culte
maudit. Je ne serais pas étonné
que M. Gauguin, par un naturel contraste, par
un esprit de révolte nécessaire,
ait gagné là le douloureux amour
de Jésus, amour qui, plus tard, lui inspirera
ses plus belles conceptions. En attendant, se
lève en lui un être nouveau. La révélation
en est presque soudaine. Toutes les circonstances
de sa naissance, de ses voyages, de ses souvenirs,
de sa vie actuelle, amalgamées et fondues
l'une, dans l'autre, déterminent une explosion
de ses facultés artistes, d'autant plus
forte qu'elle a été plus retardée
et lente à se produire. La passion l'envahit,
s'accroît, le dévore. Tout le temps
que lui laissent libre ses travaux professionnels,
il l'emploie à peindre. Il peint avec rage.
L'art devient sa préoccupation unique.
Il s'attarde au Louvre, consulte les maîtres
contemporains. Son instinct le mène aux
artistes métaphysiques, aux grands dompteurs
de la ligne, aux grands synthétistes de
la forme. Il se passionne pour Puvis de Chavannes,
Degas, Manet, Monet, Cézanne, les Japonais,
connus à cette époque de quelques
privilégiés seulement. Chose curieuse
et qui s'explique par un emballement de jeunesse,
et, mieux, par l'inexpérience d'un métier
qui le rend mal habile à l'expression rêvée,
en dépit de ses admirations intellectuelles,
de ses prédilections esthétiques,
ses premiers essais sont naturalistes. Il s'efforce
de s'affranchir de cette tare, car il sent vivement
que le naturalisme est la suppression de l'art,
comme il est la négation de la poésie,
que la source de toute émotion, de toute
beauté, de toute vie, n'est pas à
la surface des êtres et des choses, et qu'elle
réside dans les profondeurs où n'atteint
plus le crochet des nocturnes chiffonniers.
Mais
comment faire? Comment se recueillir? Il est,
à chaque minute, arrêté dans
ses élans. La Bourse est là qui
le réclame. On ne peut suivre, en même
temps, un rêve et le cours de la rente,
s'émerveiller à d'idéales
visions, pour retomber aussitôt, de toute
la hauteur d'un ciel, dans l'enfer des liquidations
de quinzaine et des reports. M. Gauguin n'hésite
plus. Il abandonne la Bourse, qui lui faisait
facile la vie matérielle, et il se consacre
tout entier à la peinture, malgré
la menace des lendemains pénibles et les
incertitudes probables des lendemains. Années
de luttes sans merci, d'efforts terribles, de
désespérances et d'ivresses, tour
à tour. De cette période difficile
où l'artiste se cherche, date une série
de paysages qui furent exposés, je crois,
rue Laffitte, chez les Impressionnistes. Déjà
s'affirme, malgré des réminiscences
inévitables, un talent de peintre supérieur,
talent vigoureux, volontaire, presque farouche,
et charmant avec cela, et sensitif, parce qu'il
est très compréhensif de la lumière
et de l'idéal qu'elle donne aux objets.
Déjà ses toiles, trop pleines de
détails encore, montrent, dans leur ordonnance,
un goût décoratif tout particulier,
goût que Paul Gauguin a, depuis, poussé
jusqu'à la perfection dans ses tableaux
récents, ses poteries d'un style si étrange,
et ses bois-sculptés d'un art si frissonnant.
En
dépit de son apparente robustesse morale,
Paul Gauguin est une nature inquiète, tourmentée
d'infini. Jamais satisfait de ce qu'il a réalisé,
il va, cherchant, toujours, un au-delà.
Il sent qu'il n'a pas donné de lui ce qu'il
en peut donner. Des choses confuses s'agitent
en son âme; des aspirations vagues et puissantes
tendent son esprit vers des voies plus abstraites,
des formes d'expression plus hermétiques.
Et sa pensée se reporte aux pays de lumière
et de mystère qu'il a jadis traversés.
Il lui semble qu'il y a là, endormis, inviolés,
des éléments d'art nouveaux et conformes
à son rêve. Puis, c'est la solitude,
dont il a tant besoin; c'est la paix, et c'est
le silence, où il s'écoutera mieux,
où il se sentira vivre davantage. Il part
pour la Martinique. Il y reste deux ans, ramené
par la maladie: une fièvre jaune dont il
a failli mourir et dont il est des mois et des
mois à guérir. Mais il rapporte
une suite d'éblouissantes et sévères
toiles où il a conquis, enfin, toute sa
personnalité, et qui marquent un progrès
énorme, un acheminement rapide vers l'art
espéré. Les formes ne s'y montrent
plus seulement dans leur extérieure apparence;
elles révèlent l'état d'esprit
de celui qui les a comprises et exprimées
ainsi. Il y a, dans ces sous-bois aux végétations,
aux flores monstrueuses, aux figures hiératiques,
aux formidables coulées de soleil, un mystère
presque religieux, une abondance sacrée
d'Eden. Et le dessin s'est assoupli, amplifié;
il ne dit plus que les choses essentielles, la
pensée. Le rêve le conduit dans la
majesté des contours, à la synthèse
spirituelle, à l'expression éloquente
et profonde. Désormais, Paul Gauguin est
maître de lui. Sa main est devenue l'esclave,
l'instrument docile et fidèle de son cerveau.
Il va pouvoir réaliser l'œuvre tant
cherchée.
Œuvre
étrangement cérébrale, passionnante,
inégale encore, mais jusque dans ses inégalités
poignante et superbe œuvre douloureuse, car
pour la comprendre, pour en ressentir le choc,
il faut avoir soi-même connu la douleur
et l'ironie de la douleur, qui est le seuil du
mystère. Parfois elle s'élève
jusqu'à la hauteur d'un mystique acte de
foi; parfois elle s'effare et grimace dans les
ténèbres affolantes du doute. Et
toujours émane d'elle l'amer et violent
arôme des poisons de la chair. Il y a dans
cette œuvre un mélange inquiétant
et savoureux de splendeur barbare, de liturgie
catholique, de rêverie hindoue, d'imagerie
gothique, de symbolisme obscur, et subtil; il
y a des réalités âpres et
des vols éperdus de poésie, par
où Paul Gauguin crée un art absolument
personnel et tout nouveau; art de peintre et de
poète, d'apôtre et de démon,
et qui angoisse.
Dans
la campagne toute jaune, d'un jaune agonisant,
en haut du coteau breton qu'une fin d'automne
tristement jaunit, en plein ciel, un calvaire
s'élève, un calvaire de bois mal
équarri, pourri, disjoint, qui étend
dans l'air ses bras gauchis. Le Christ, telle
une divinité papoue, sommairement taillé
dans un tronc d'arbre par un artiste local, le
Christ piteux et barbare est peinturluré
de jaune. Au pied du calvaire des paysannes se
sont agenouillées. Indifférentes,
le corps affaissé pesamment sur la terre,
elles sont venues là parce que c'est la
coutume de venir là, un jour de Pardon.
Mais leurs yeux et leurs lèvres sont vides
de prières. Elles n'ont pas une pensée,
pas un regard pour l'image de Celui qui mourut
de les aimer. Déjà enjambant des
haies, et fuyant sous les pommiers rouges, d'autres
paysannes se hâtent vers leur bauge, heureuses
d'avoir fini leurs dévotions. Et la mélancolie
de ce Christ de bois est indicible. Sa tête
a d'affreuses tristesses; sa chair maigre a comme
des regrets de 1a torture ancienne, et il semble
se dire, en voyant à ses pieds cette humanité
misérable et qui ne comprend pas: "Et
pourtant, si mon martyre avait été
inutile?"
Telle
est l'œuvre qui commence la série
des toiles symboliques de Paul Gauguin. Je ne
puis malheureusement pas m'étendre davantage
sur cet art qui me plairait tant à étudier
dans ses différentes expressions: la sculpture,
la céramique, la peinture. Mais j'espère
que cette brève description suffira à
révéler l'état d'esprit si
spécial de cet artiste, aux hautes visées,
aux nobles vouloirs.
Il
semble que Paul Gauguin, parvenu à cette
hauteur de pensée, à cette largeur
de style, devrait acquérir une sérénité,
une tranquillité d'esprit, du repos. Mais
non. Le rêve ne se repose jamais dans cet
ardent cerveau; il grandit et s'exalte à
mesure qu'il se formule davantage. Et voilà
que la nostalgie lui revient de ces pays où
s'égrenèrent ses premiers songes.
Il voudrait revivre, solitaire, quelques années,
parmi les choses qu'il a laissées de lui,
là-bas. Ici, peu de tortures lui furent
épargnées, et les grands chagrins
l'ont accablé. Il a perdu un ami tendrement
aimé, tendrement admiré, ce pauvre
Vincent Van Gogh, un des plus magnifiques tempéraments
de peintre, une des plus belles âmes d'artiste
en qui se confia notre espoir. Et puis la vie
a des exigences implacables. Le même besoin
de silence, de recueillement, de solitude absolue,
qui l'avait poussé à la Martinique,
le pousse, cette fois, plus loin encore, à
Tahiti où la nature s'adapte mieux à
son rêve, où il espère que
l'Océan Pacifique aura pour lui des caresses
plus tendres, un vieil et sûr amour d'ancêtre
retrouvé. Où qu'il aille, Paul Gauguin
peut être assuré que notre piété
l'accompagnera.
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