La
fresque murale magique
par Patxi Irurzun

Des
habitant(e)s de différentes villes du monde ont peint
depuis 1998, quand elle fut détruite au Chiapas par les
forces armées, des reproductions de la
fresque murale de Taniperla.
(voir ici
la fresque )
C'est
l'histoire d'une fresque murale magique, détruite quarante
heures à peine après avoir été réalisée
et qui réapparaît comme projetée sur des
miroirs dans différentes parties du monde : San Francisco,
Toronto, Munich, et également Madrid, Barcelone ou Ruesta,
village prépyréen en Aragon... abandonné
et réhabilité par le syndicat CGT. Une fresque
murale dans laquelle Zapata revit avec une apparence plus indienne
que jamais, il y a un écrivain libertaire qui sème
des lettres dans un champ, des frontières en forme de
ceinture de femme, quatre soleils et un cours d'eau. Une fresque
murale dans laquelle la vie et les rêves exécutent
une danse contre laquelle il n'y a pas d'armée qui puisse
combattre. C'est la fresque murale de Taniperla, peinte sous
la direction de l'artiste et universitaire mexicain Checo Valdez,
par les indiens tzeltales de la commune autonome Ricardo Florès
Magon, à Taniperla, Chiapas, Mexique, le monde.
1
- Vie et rêves de la vallée Perla
Toute cette histoire commence justement quand certains croient
qu'elle se termine. Le 11 avril 1998, un commando militaire
fait irruption à l'aube à Taniperla, chef-lieu
de la commune autonome Ricardo Florès Magon, mitraille
la fresque murale et arrête le coordinateur de la commune
ainsi que 20 autres personnes, parmi elles, 12 observateurs/trices
internationaux (4 citoyen(ne)s espagnol(e)s). La commune a été
inaugurée la veille. C'est pour cela même qu'on
a détruit la fresque murale. Parce que la fresque est
en même temps la façade de la «maison des
travaux des communautés». Parce qu'elle représente
non pas ce qui est mais ce qu'aspirent à être cette
commune et celles et ceux qui la composent, les 112 communautés
d'indiens tzeltales réparties le long de la vallée
dans laquelle coule la rivière Perla, qui – avec
les «tanias», les cannes à sucre qui poussent
sur les deux rives – lui donne le nom de Taniperla.
Les
municipalités autonomes ont surgi dans les zones d'influence
zapatiste, au Mexique en tant que formes d'autogouvernement
face à l'impossibilité pour les paysans indigènes
de circuler normalement sur leurs propres terres, celles qu'ils
travaillent, ou d'accéder aux services de bases telle
l'école, le centre de soins, étant données
la distance et la profusion de contrôles militaires au
cours desquels ils/elles sont retenu(e)s et humilié(e)s.
Dans ces zones ce sont les paysan(ne)s eux/elles-mêmes
qui s'organisent en assemblée, construisent des campements
de paix, des coopératives. Ils/elles défient en
somme le gouvernement fédéral. Le mauvais gouvernement
comme ils/elles l'appellent. Ce sont donc des communes autonomes
et également en rébellion. Illégales. Parce
que la loi et la justice ne vont pas toujours de pair. Il n'est
pas juste pour un enfant de trois ans de mourrir de diarrhée,
le jour où le médecin n'a pas envie de passer
pour une consultation, alors qu'il passe consulter les seuls
partisans ou sympathisant(e)s du PRI, le parti, alors au pouvoir.
Ce n'est pas juste pour une femme de courber l'échine
dans son village même, de crainte qu'un soldat ne la viole.
Ce n'est pas juste d'être un homme invisible et néanmoins
de pouvoir être atteint par une balle à tout moment.
La loi du mauvais gouvernement n'est pas juste et même
celle-là fait l'objet de violation : tels les «Accords
de San Andrès», signés en 1996 entre l'Armée
zapatiste de libération nationale et le gouvernement
mexicain, qui reconnaissent les droits des peuples indigènes
et s'engagent à trouver une solution à certaines
de leurs revendications, mais n'ont en aucun cas été
appliqués. C'est pour cela qu'en s'appuyant sur l'article
39 de la constitution mexicaine, qui dit que le peuple a le
droit de choisir sa forme de gouvernement, la commune Ricardo
Flores Magón a été inaugurée les
9 et 10 avril 1998, suite à un large accord entre les
membres des communautés qui la composent.
Un
des actes de cette inauguration à été la
réalisation de la fresque murale, sur laquelle des hommes,
des femmes et des enfants de 12 communautés différentes
ont travaillé durant les quatre semaines précédentes
sous la direction de Sergio «Checo» Valdez, professeur
de communication graphique à l'université de Mexico.
Un effort en apparence inutile, puisque le lendemain, quand
la commune fut occupée par l'armée, son travail
symbolique, intitulé «Vie et rêves de la
vallée Perla» a été sauvagement attaqué.
Pas moins de 1 000 hommes en armes ont fait irruption à
l'aube à Taniperla, un village de 2 000 habitant(e)s,
et ils n'ont pas seulement détruit la fresque, mais ils
ont également incendié les maisons, les champs
et ont procédé à des arrestations.
Les
hommes du village avaient fui dans la montagne quelques heures
auparavant face aux rumeurs et aux menaces de démantèlement
de la commune, c'est ainsi que la majorité des personnes
arrêtées étaient des observateurs/trices
internationaux. Ces dernier(e)s ont été expulsés
du pays et se sont vu signifiés une interdiction de retour
sous l'accusation d'incitation à la rébellion
et pour avoir été pris en flagrant délit
(«Je ne crois pas que cela soit flagrant, parce qu'ils
étaient en train de dormir», ironisa alors, Ramón
Gandaria, le consul espagnol).
Le
professeur mexicain Sergio Váldez et le défenseur
des droits de l'homme, Luis Menendez, également mexicain
eurent moins de chance et furent incarcérés plus
d'un an dans la prison de Cerro Hueco. Et, évidemment,
bien pire est le sort des indiens eux-mêmes, qui continuent
de souffrir depuis ce 11 avril 1998 jusqu'à aujourd'hui
des persécutions et vexations. Cependant on peut ôter
la vie ou obtenir qu'une vie comme celle qui est représentée
sur la fresque se transforme en rêve, mais les rêves
ne se volent pas aussi facilement, tout comme – dans le
langage zapatiste – « on ne peut boire les océans,
ni retenir les vents», la fresque murale qui avait été
photographiée en couleur par certains observateurs quelques
heures avant l'incursion militaire, réapparaît
au bout d'un moment en différents points de la planète.
C'est
ici que commence cette histoire :
Les observateurs internationaux sont restés en contact
après leur expulsion et ont discuté de l'idée
de reproduire la fresque en signe de solidarité et de
dénonciation. Aussitôt elle a été
exécutée dans leurs villes d'origine : San Francisco,
Toronto, Barcelone... Après cela, comme le reflet d'un
miroir magique et invisible, qui projette ses couleurs lumineuses,
d'autres groupes ont commencé à les imiter. Les
reflets du miroir ont jailli depuis la Patagonie argentine jusqu'à
l'aristocratique Venise, en passant par le Brésil, l'Irlande,
Mexico, Barcelone, Madrid, Málaga, les îles Canaries
ou des petites localités comme Ruesta dans la province
de Saragosse ou encore Alsasua en Navarre. Sur des murs, sur
d'énormes toiles ou sur des voiles de bateau.
Plus de 30 fresques murales dans le monde entier. Un chiffre
que Sergio Váldez, l'inspirateur de cette idée,
ne connaît plus avec exactitude.
Le plus souvent les différents groupes se connaisssent.
Parfois la nouvelle parvient par un écho, un écho
des ravins, et des montagnes de la forêt Lacandone qu'un
gars du coin nous transmet après l'avoir parcourue.
D'autres fois la fresque est une fresque mobile, que l'on peint
sur une grande toile à l'occasion d'une rencontre ou
d'un «contre-sommet», comme celui organisé
à Barcelone en mars 2002, et qui a voyagé par
la suite en plusieurs lieux différents, laissant une
traînée de graines sur son passage.
En tout cas, et bien qu'au fond la reproduction de la fresque
témoigne d'un sentiment commun de sympathie et de soutien
à la cause zapatiste, ce qui est réellement magique
est que chaque miroir recouvre une vie propre, que chaque groupe
qui se décide à le reproduire vit des expériences
inoubliables, qui surgissent en lui, sans doute nourries par
le travail et les objectifs partagés, de forts sentiments
de camaraderie, de solidarité, d'espérance...
A
Toronto, dans la mission de Scarboro, où des artistes
locaux, des élèves d'instituts et d'écoles
l'ont reproduite comme partie d'un projet s'inscrivant dans
la «Biennale 2000», en plus du dessin original,
ils ont ajouté des images de différentes communautés
de la ville comme les immigrés tchèques d'origine
rom.
A San Francisco nombre de celles et ceux qui ont participé
à la fresque, peinte sur la façade d'une librairie
étaient en même temps en train de manigancer, et
d'organiser les protestations de Seattle contre l'Organisation
mondiale du commerce.
A
Bariloche, en Patagonie, la fresque a été peinte
sur le mur d'enceinte du cimetière, remplissant de couleurs
la frontière entre «les morts et les semi-vivants,
pour que ce mur triste soit un frein à la mort et à
l'exclusion».
Cela
est donc en définitive, l'histoire de beaucoup d'histoires
; l'histoire d'une fresque qui est en même temps un miroir,
beaucoup de miroirs, avec la faculté prodigieuse de refléter
en différents points de la planète des hommes
et des femmes invisibles, des indigènes mexicains, leur
vie et leurs rêves ; une fresque murale, un miroir, qui
reproduit également la vie et les rêves de celui
ou celle qui la met en couleur dans certains coins de la planète
et dans laquelle tout ce qui se regarde voit le reflet d'une
personne meilleure, capable de croire encore qu'un monde meilleur
est possible ; un monde dans lequel s'intègrent d'autres
mondes.
2-LES
MIROIRS
-Ruesta (Zaragoza)
"Hermanotak"
Les
indiens tzeltales le répètent sans cesse dans
leurs conversations, parlant d’eux-mêmes et de leur
interlocuteur: «hermanotak» (frères). Presque
comme une ritournelle. Mais ce n’est pas une simple ritournelle,
il s’agit d’un type de conception de la vie, qui
s’appuie sur des concepts comme le respect et l’égalité,
ce qu’implique pour eux le terme fraternité. Ceux-là
mêmes sur lesquels le syndicat CGT a fondé son
partenariat avec la commune autonome Ricardo Flores Magón.
«Nous refusons d’être les parrains riches»,
indique José Luis Humanes dans le texte de proposition
de jumelage. José Luis est le coordinateur enthousiaste
de la commission de solidarité avec le Chiapas de la
CGT – il est celui qui, sans aucun doute, tant par son
attitude rebelle que par son aspect physique (c’est un
sosie de Pancho Villa) incarne la devise ¡Zapata vive!
–. «Nous voudrions que notre appui soit fondamentalement
politique, de diffusion et de revendication quant au respect
de vos droits», poursuit-il dans la proposition qui a
été transmise à la communauté autonome,
où elle a été très bien reçue,
même si les réponses des indigènes, tant
écrites qu’enregistrées sur des bandes magnétiques,
ont souffert de plus d’une disparition suspecte, avant
que, durant l'été 1998 le jumelage ne devienne
une réalité.
Un jumelage qui est, en définitive, une démonstration
de solidarité, à laquelle s’est ajoutée
l’idée de peindre une réplique de la fresque
murale de Taniperla, qui a bénéficié du
fait que le syndicat comptait une adhérente à
même de peindre avec les couleurs les plus vives et les
plus expressives qui soient, les plus proches possibles des
couleurs originales : Olga Clavería, qui comptait parmi
les 12 observateurs/trices internationaux expulsé(e)s
du Mexique.
Le miroir de la CGT fut peint à Ruesta, un petit village
prépyrénéen aragonais abandonné
dont la Confédération hydrographique de l’Ebre
a cédé les droits à la CGT pour 50 ans.
A Ruesta, il existe un camping dans lequel a résidé
le groupe qui s’est chargé de peindre la «
fresque », du 2 au 9 août 1998. Il devait, au départ,
faire partie de façon permanente du village, la reproduisant
sur le mur du vieux fronton de pelote basque, mais les militant(e)s
de la CGT ont rencontré toute une série d’obstacles
légaux (Ruesta se trouve sur la route du chemin de Saint
Jacques de Compostelle, et il existe un périmètre
de protection qui empêche ce type d’action). Comme
l’idée de monter un nouveau mur ne correspondait
pas aux conceptions de ce syndicat libertaire, il a été
décidé de peindre une fresque mobile sur une voile
de bateau, d’une dimension proche de la fresque originale.
Solution qui pour finir a eu pour avantage de permettre à
la fresque de voyager dans différents congrès
et fêtes de la CGT, qu’elle présidait avec
fierté.
En tout, une trentaine de personnes a consacré une partie
de ses vacances à colorier la toile : le groupe de Madrid
qui en a eu l’idée, dans lequel on trouvait plusieurs
enfants, des campeurs qui s’y sont ajoutés, quelques
renforts de fin de semaine, etc., tout cela sous le regard observateur
d’Olga Clavería, qui a veillé à ce
que la réplique soit la plus fidèle possible,
sans pouvoir empêcher cependant que sur la fresque de
Ruesta, à côté d’un jaguar, apparaisse
une figure savamment stylisée qui ressemble beaucoup
à Pancho Villa et plus encore au coordinateur de la commission
Chiapas, de la CGT José Luis Humanes. Il ressort principalement
de cette initiative – et c’est quelque chose qui
se répète dans tous les groupes, dans tous les
miroirs – que, dans une ambiance de gaîté
et de fraternité, la fresque a favorisé la rencontre
de personnes provenant de lieux et réalités divers;
un groupe multicolore où l’on distingue chaque
ton, mais où resplendissent des objectifs, des luttes,
des utopies communes... Comme un arc-en-ciel. Comme un groupe
de frères.
Barcelona
«
Récidivistes »
Mery, du Collectif de solidarité avec la rébellion
zapatiste de Barcelone a participé à quatre fresques
distinctes, parmi celles, nombreuses, qui existent en Catalogne.
«Nous les avons reproduites à différents
moments et dans différents espaces, physique et non physique»,
dit-il, «bien que trois facteurs aient toujours été
réunis : le hasard, la collectivisation des idées
et du travail, et la magie».
La première fresque murale a été peinte
il y a quatre ans. Comme ce fut le cas dans d’autres groupes,
tels ceux de Ruesta ou de San Francisco, un membre du collectif,
ici Marta Sánchez, faisait partie des observateurs/trices
expulsé(e)s du Mexique: ce sont les photos qu’ils/elles
en ont ramené qui ont servi de modèle. «Nous
nous sommes réunis à la Maison de la solidarité
de El Raval avec des peintres, qui nous ont aidés»,
raconte Mery, «bien que la “fresque murale”
ait toujours servi d’excuse pour discuter et partager
un mélange de sentiments et de pensées (sentipensamientos),
comme dirait Galeano».
C’était une une fresque mobile, peinte sur une
toile de coton traitée, qui a «participé»
à des débats, des journées ou des concerts,
comme celui de Los Fabulosos Cadillacs, qui ont accepté
avec plaisir de l’intégrer à la scène.
Une fresque voyageuse, donc, à tel point qu’il
a réussi à se tromper de chemin pour l’un
de ses multiples rendez-vous.
Le vide fut rempli avec un nouveau miroir, réalisé
en juin 1999, pendant une fête dans le petit village de
La Garriga, organisée par La Garriga Societat Civil,
un collectif de solidarité avec le Chiapas. Dans ce cas,
ce sont les élèves d’une école de
dessin qui ont préparé le dessin, toujours sur
une toile, pour que les gens puissent le colorier pendant la
fête. La fresque est actuellement accrochée au
siège de La Garriga Societat Civil, même si elle
voyage aussi de temps en temps. «D’autres collectifs
d’autres villages nous l’ont demandée. Nous
la laissons avec plaisir, mais nous leur disons toujours qu’il
serait mieux qu’ils la peignent eux-mêmes».
La troisième fresque, et peut-être le plus célèbre,
est celle qui fut peinte lors des manifestations contre le sommet
de l’Union européenne à Barcelone en mars
2002. La scène, à nouveau El Raval, le local «Golden
Door», situé entre des boutiques pakistanaises
et les cabines téléphoniques. Des habitant(e)s
du quartier chinois y ont participé, mais aussi des émigrant(e)s,
squatteu(ses)rs, des enfants, des personnes âgées,
des personnes seules... «Des Allemand(e)s et des Américain(e)s
qui l’avaient déjà peinte à San Francisco
sont aussi arrivé(e)s», explique Mery. «Au
début, parmi tant de manifs, débats, repas populaires
et tout ce qui se faisait pendant le contre-sommet nous pensions
que l’initiative passerait inaperçue et qu'y participeraient
les récidivistes de toujours, mais à la fin, il
a fallu calmer les gens pour que tous aient la possibilté
de donner un coup de pinceau rebelle».
La quatrième fresque murale fut peinte à San Vicenç
del Horts, par le collectif ASA, qui lutte pour une ville moins
inhumaine, et qui de ce fait a tenté d’égayer
les rues de sa ville avec cette fresque murale et d’autres,
comme celle de Zapata ou de Mumia Abu Jamal.
Quatre fresques murales différentes, en définitive,
mais – conclut Mery, craignant qu’Ana Ruiz, la peintre
qui les a tirés de plus d’un problème lui
reproche à vie de ne pas le mentionner – avec quelque
chose en commun: dans toutes apparaît un petit autel avec
San Niño de Atocha, patron des oubliés du monde,
ceux du quatrième ou cinquième monde, des prostituées,
des sans-logis, des éternels fous... et dans toutes les
fresques cela a été respecté.
-Madrid
«Le
conte de Luciano»
Il
était une fois un jeune homme nommé Luciano, qui
rêvait de peindre en couleur un monde meilleur et de l’envoyer
à quelques personnes qui en rêvaient autant que
lui, très, très loin, de l’autre côté
de l’océan et de différents mondes.
Ainsi pourrait commencer l’histoire de la réplique
de la fresque de Taniperla qu’a réalisé
le Réseau d’appui zapatiste de Madrid. Quand Luciano
a proposé à ses compagnons (camarades) de reproduire
en taille réelle la fresque pour ensuite l’envoyer
aux zapatistes, certains l’ont cru un peu fou, mais ce
fut aussi comme s’ils se regardaient dans un miroir et
qu’ils voyaient leur reflet dans cette douce folie, si
bien qu’ils se laissèrent convaincre et se mirent
au travail. En premier lieu, ils calculèrent les dimensions
du mur (quelques 12 mètres de large pour 2 de hauteur,
qui au final en firent 1 mètre 50, correspondant à
la toile de voile de bateau sur laquelle ils allaient peindre).
Ensuite, ils cherchèrent un lieu suffisamment grand pour
se mettre au travail. Ils purent compter sur l’aide du
légendaire squatt de la rue Embajadores, El Laboratorio,
où ils accrochèrent la toile sur une structure
métallique et la pinrent collectivement, avec tous les
gens qui passaient par «El Labo». C’est ainsi
que s’accomplit, au début de septembre 1998, la
première et peut-être la plus simple partie du
rêve de Luciano, qui depuis est devenu le rêve de
tous.
Quelques jours après, la «fresque» fut exposée
à la fête du PCE, et c’est alors que surgit
l’idée d’inviter les gens à écrire
des messages de soutien aux zapatistes au dos de la toile. Convertie
de cette façon en une immense missive, c’est ainsi
qu’elle a voyagé, convenablement doublée
et protégée, en direction de San Cristóbal
de las Casas, où, jointe à une autre «fresque»
réalisée par les prisonniers de Cerro Hueco, dont
Checo Váldez, elle a présidé à une
rencontre entre la société civile et l’EZLN,
accomplissant ainsi la seconde partie du rêve de Luciano,
qui maintenant était celui de tous. Ainsi se termine,
l’histore, comme un conte. Ainsi certains petits rêves
s’accomplissent, pour nous laisser penser que les grands
peuvent aussi se réaliser.
Alsasua
Soleil
d’hiver
San Francisco, Mexico, Barcelone... Et Alsasua. L’une
des motivations de ce groupe d’ami(e)s et d’artistes
de cette petite localité de Navarre, qui se gelaient
pendant qu’ils peignaient la fresque de Taniperla lors
de l’hiver glacial de 2002, était de voir figurer
le nom de leur village – 7 000 habitant(e)s – au
même rang d'excellence que ceux des grandes villes où
la peinture avait été reproduite.
Bien sûr, on doit ajouter à cette motivation cosmopolite
d’autres motifs, par exemple noter que certain(e)s des
participant(e)s avaient voyagé au Chiapas quelques années
auparavant. C’est le cas de Felipe Horcada, qui était
à Taniperla en 1995, avant cependant que la fresque ne
soit peinte puis détruite. De fait, parmi les photos
qu’il conserve de son voyage, à côté
des inévitables hélicoptères militaires
qui survolent la zone ou, et malgré ces derniers, on
voit les sourires tout aussi inévitables des enfants,
Felipe en montre d'autres parmi lesquelles la façade
de ce qui allait être plus tard la maison municipale de
Ricardo Flores Magón.
L’idée du miroir, cependant, n’est pas venue
de lui, mais d’un groupe d’artistes du village,
qui voulaient peindre une fresque murale à Alsasua sans
avoir une idée claire de ce qu’elle représenterait.
«Un jour, l’un d’entre eux», explique
Felipe, «a ramené de Pampelune quelques gravures
de la fresque murale de Taniperla mentionnant son histoire au
dos, et nous nous mirent immédiatement au travail, même
si nous n’avons de fait pas choisi la meilleure période
de l’année».
Ils/elles commencèrent à peindre le miroir de
Alsasua le 21 décembre 2002, un jour de tempête
glaciale. Le froid est resté une constante durant les
quatre mois de travail. «Bien qu'au départ nous
pensions que nous y passerions une éternité parce
que nous venions seulement le samedi matin, à raison
d'un groupe de 5 ou 6 personnes». En plus du froid, il
fallait ajouter à cela le fait que le mur d'une ancienne
école concédé par la mairie se trouve dans
une rue où il n'y a jamais de soleil. Contretemps que
l'on pouvait mieux supporter avec un déjeuner réconfortant
dans le milieu de la matinée. «Curieusement à
cette heure le groupe de cinq ou six s'élargissait»,
plaisante Felipe, mais le déjeuner était un des
stimulants qui permettait d'avancer l'œuvre.
La fresque de Alsasua, qui est l’une des dernières
réalisées et l’une des rares peintes sur
un mur, montre que le miroir appartient à celui ou celle
qui a envie de s’y retrouver, peu importe qu’il
s’agisse d’un petit groupe d’ami(e)s et d’une
petite localité; et aussi qu’il ne manque pas de
grande motivations pour se mettre à l’œuvre,
qu’un verre de vin ou un morceau de txistorra à
midi suffisent à récompenser l’effort, ainsi
que la possibilité de faire briller sur un mur sombre
plusieurs soleils en plein milieu d’un hiver froid.
Argentine
La
métaphore du miroir
Loin de nos frontières, la fresque de Taniperla a été
reproduite dans des dizaines de villes, de villages, de pays.
Le reflet dans le miroir est arrivé jusqu’au bout
du monde, aux confins des terres de feu et de glace. Comme dans
les villes de Bahía Blanca, porte d’entrée
de la Patagonie, ou à Bariloche, à l’intérieur
de ce territoire mythique.
L’Argentine a toujours été un pays de fort
réseau d’associations, et un berceau de guerrilleros
légendaires internationalistes, comme Che Guevara ou
Hugo Irurzun. On ne s’étonne donc pas qu’il
y existe des dizaines de collectifs de solidarité avec
la cause zapatiste. En août 1998, dans la ville de Bahía
Blanca, au sud-ouest de la province de Buenos Aires, la rencontre
de ces groupes eut justement pour objectif final de reproduire
la fresque de Taniperla. Cette rencontre, selon ses organisateurs/trices,
a réuni un «mélange rare de fous, rebelles,
mapuches, moines rebelles, squatteurs, professeurs..., dans
une Université pour la première fois ouverte et
décloisonnée». L’Université
nationale de Bahía Blanca, en effet, avait cédé
ses installations pour la rencontre, ainsi qu’un de ses
murs pour la fresque murale. Et elle y est restée intacte
jusqu’en 2000, où elle fut recouverte par une épaisse
couche de peinture verte. «ils nous ont dit que le conseil
supérieur de l'université en a donné l'ordre
parce qu'ils étaient en train de préparer les
murs afin de les peindre, mais les années ont passé
et la peinture n'est pas arrivée, ce qui met en évidence
le fait que ce qu'ils voulaient était la destruction
de la fresque» selon les organisateurs/trices. «La
métaphore du miroir a aquis une telle réalité
que la fresque a aussi été détruite, comme
l’original. Rends-toi compte que l'idée de peindre
la fresque était qu'elle se reflèrerait comme
les miroirs. Détruire une fresque signifiait qu'il en
apparaîtrait beaucoup plus».
Il existe, de fait, d’autres miroirs en Argentine: à
Rosario; ou à Bariloche, en Patagonie, où la fresque
a été peinte sur le mur du cimetière. C’était
en mars 1999, sur un mur de 35 mètres, au cours d’une
journée durant laquelle un réseau de radios communautaires
a ouvert ses micros pour donner la parole aux exclus qui, avec
les artistes, se donnèrent rendez-vous là-bas
: alcooliques, jeunes chômeurs... La peinture sur le mur
du cimetière, acquérait de fait une valeur symbolique,
puisqu’il s’agissait de donner vie, force et espérance
aux «morts», aux exclus, aux invisibles de la planète;
de leur faire comprendre, en somme, la métaphore du miroir,
ce miroir qui quand il se brise n’est pas détruit,
mais transforme ses éclats en dizaines de petits miroirs.
3-LES
COULEURS DU MIROIR
1.
Une frontière de la forme d’une ceinture de femme:
la figure de cette femme, qui symbolise la Terre Mère,
est celle qui donne naissance, celle qui donne de la lumière
à la fresque, si on commence à l’observer
depuis la gauche (depuis la droite, il y a également
un autre point du jour). En elle sont représentés
le paradis céleste comme terrestre. La frontière
est sa ceinture. En haut le firmament, en bas le monde. La femme
marche pieds-nu, ce qui peut symboliser un contact direct avec
la terre (bien que paradoxalement, les femmes ne puissent pas
fouler le champ de maïs, le maïs) mais aussi, mettre
précisément les pieds sur la terre, c’est
la forme traditionnelle de se chausser pour les indiens; ou
plutôt, de ne pas se chausser.
2. Le cours d’eau: Taniperla signifie «Les roseaux
du Río Perla». Le Río Perla, sur les rives
duquel croît une forme particulière de roseau,
les « tanias », avec une fleur cotoneuse à
leur pointe, court le long d'une vallée dans laquelle
sont installées les 112 communautés différentes
qui composent la commune. Le ruisseau est ce qui lui donne vie.
Un cours d’eau – l’eau, c’est la vie,
disent les indiens –, dans laquelle ils se baignent, lavent
le linge... Vivent.
3. La religion de toutes les religions et d’aucune: même
si originellement Taniperla était une communauté
chrétienne et catholique, d’autres églises
sont arrivées, comme l’église évangélique.
Leur coexistance, l’idée de la spiritualité
en soi, en réalité, est figurée par cette
petite maison qui est le temple de toutes. En un brûle-parfum
le copal, que les indigènes brûlaient en l’honneur
de leurs dieux, se consume. À l’intérieur
de la maison, les indigènes ont peint un autre créateur,
en l'occurence celui de la fresque : Checo Váldez.
4. Une colombe qui vole librement: l’assemblée
est traditionnellement formée par les hommes (à
l’autre extrémité de la fresque il y a une
assemblée masculine un peu plus désorganisée)
mais les femmes ont le droit de convoquer la leur, et commencent
à le faire. Le cercle coloré et harmonieux de
cette assemblée féminine représente la
libération de la femme, un aspect particulièrement
pris en compte dans les municipalités autonomes, où
à de nombreuses reprises les hommes sont obligés
de fuir dans les montagnes, et ce sont les femmes qui restent
dans les villages. Du centre du cercle une colombe s’envole
libre.
5. Graines libertaires: l’écrivain révolutionnaire
qui donne son nom à la commune, semble semer des mots.
Ricardo Flores Magón est né en 1873 à Oaxaca.
Écrivain et journaliste libertaire de talent, il a dirigé
le journal Regeneración et a collaboré à
El Hijo del Ahuizote (le nom de chacun apparaît sur le
sac en cuir qu’il porte sur le dessin), à partir
desquels il se lança à l'assaut de la dictature
de Porfirio Diaz. Il a subi la prison et l’exil, à
San Luis (Missouri) d’où il impulsa l’insurrection
de la Basse Californie. Il fut aussi incarcéré
aux États-Unis pour avoir adressé un manifeste
aux anarchistes du monde entier. Il est mort assassiné
dans une prison du Kansas. Son œuvre, de laquelle se détache
la pièce Tierra y Libertad, recèle un fort contenu
réaliste et de critique sociale. Sur la fresque, il tient
entre ses mains les lettres qui forment le mot liberté.
6. Emiliano Zapata couleur de cuivre: Comme pour Flores Magón,
l’image d’Emiliano Zapata est devenue plus proche,
plus familière pour les indigènes qui ont noirci
la couleur de sa peau. Sur son foulard rouge, on peut lire l’une
des devises zapatistes: la terre est à qui la travaille.
7. Une douzaine de témoins violentés: Les observateurs
internationaux qui composent les campements civils pretendent
n’être que les témoins neutres qui informent
sur les violations des droits de l'homme. Douze d’entre
eux, dont quatre ressortissant(e)s espagnol(e)s, furent expulsé(e)s
du Mexique à la suite de l’assaut de Taniperla
le 11 avril 1998. L’idée raciste selon laquelle
les indigènes sont incapables de s’organiser par
eux-mêmes a fondé l’accusation qui leur a
été faite d’avoir impulsé la création
de la commune rebelle.
8. Une porte vers la paix: peut-être l’élément
central de la fresque. Cette partie de la fresque, vers laquelle
se dirigent un homme et une femme avec les décisions
prises par les différentes communautés, est en
plus la porte d’accès à la Maison (la devise
au-dessus de la porte signifie en langue tzeltal «maison
des travaux des communautés») et avec elle tout
ce qu’aspire à être la commune autonome :
au centre de la porte, on lit le mot paix.
9. Soldats désarmés: il y a 90 guerrilleros, la
majorité d’entre eux de l’EZLN, postés
sur la montagne, protégeant la commune. Les indigènes
considèrent que les zapatistes veillent sur eux et ne
voient pas en ces soldats, à l’inverse de ceux
de l’Armée nationale, une force d’agression
mais de paix. De fait, seuls 9 des guerrilleros apparaissent
armés. Il s’en détache deux figures, celle
de Ramona et celle d’un autre commandant qui peut être
David ou Tacho.
10. Installation de la lumière électrique: L’État
du Chiapas génère 30% de la lumière électrique
du Mexique, cependant 80% des chiapanèques n’y
ont pas accès.
11. Soldats, drogues et putes : non! : c’est ce qui se
lit sur la façade de cette école communautaire.
Et dessous: Maïs, haricot et paix : oui! Les maîtres
des écoles de l’État n’appartiennent
pas à la communauté, et ne ressentent d’estime
ni pour elle, ni pour sa langue, le tzeltal. Ils ne se préoccupent
pas non plus de bien enseigner le castillan. Ils boivent parfois,
et ne se présentent pas même en classe, bien que
les enfants aient marché plusieurs heures pour s'y rendre.
12. Rêves simples et brisés: aux abords de l’assemblée
des hommes, on voit plusieurs scènes quotidiennes d’une
vie enthousiaste : le café en train de sécher,
une partie de basket-ball, des paysans se taillant un passage...
Scènes apparemment simples pour nous (seulement en apparence,
par exemple, un de ces chemins se dirige vers le soleil levant,
symbole de connaissance) et qui pour d’autres sont de
petits rêves violemment brisés.
4 - Interview avec Checo Váldez
Sergio Valdez Ruvalcaba, «Checo» Váldez a
été au cours de sa longue carrière professionnelle
directeur de différentes publications, caricaturiste
politique, enseignant-chercheur à l'université
autonome métropolitaine de Mexico... Cela fait cinq ans
qu'il s'efforce de promouvoir la peinture murale communautaire
participative. Il a créé onze fresques, tant au
Mexique qu'à l'étranger. Mais sans doute celle
qui sort du lot est Vie et rêves de la vallée Perla.
Pour avoir peint cette fresque murale il a été
arrêté et incarcéré durant plus d'un
an.
Je
crois que le professeur que vous êtes est devenu du jour
au lendemain un activiste politique bien malgré vous.
Comment cette idée de peindre la fresque vous est-elle
venue ?
Il y a eu deux moments : le premier quand le professeur Antonio
Paoli nous a demandé à nous trois, professeurs
de communication graphique, de concevoir une affiche et des
brochures pour un événément organisé
par des indigènes sur l'éducation et les droits
de l'homme. Cette nécessité et la curiosité
de connaître un peu la culture tzeltal, nous a amené
à explorer un terrain à Taniperla. En même
temps, nous avons participé au Campement civil pour la
paix du Comité des droits de l'homme Frère Bartholomé
de Las Casas, comme observateurs des droits de l'homme. Nos
activités ont consisté à nous entretenir
avec des personnes qui désiraient exposer certains types
de violations des droits de l'homme, prendre des notes et témoigner
par la photo du fréquent passage de voitures et patrouilles
de l'armée, etc.
Un
jour un représentant des responsables (autorités
de la commune), me demanda de les aider à faire un panneau
pour identifier la commune autonome rebelle Ricardo Florès
Magón.
Le
second moment remonte à la réalisation du panneau,
durant laquelle une commission de responsables de la commune
m'a demandé de conseiller un groupe pour la réalisation
d'une «grande peinture» réalisée à
l'occasion de l'inauguration de leur commune. Avec ces inquiétudes
et ces idées, je suis retourné à Mexico,
pour travailler aux préparatifs et acquérir les
ingrédients nécessaires, mais aussi afin de rafraîchir
et élargir mes connaissances en matière de fresque
murale et élaborer le plan de travail pour une expérience
aussi novatrice et intéressante.
À Ricardo Florès Magón vous n'avez pas
été le professeur qui donne un cour magistral,
mais au contraire la fresque murale a plutôt été
l'œuvre des indien(ne)s eux/elles-mêmes, œuvre
que vous avez coordonnée. Quel a été le
processus qui a mené à la peinture de la fresque
?
Je suis retourné à Taniperla le 15 mars et on
a convoqué les personnes qui devaient y participer. Pour
moi il s'agissait d'obtenir la meilleure représentativité
des habitant(e)s de la commune Ricardo Florès Magón,
on a demandé que le groupe intègre des personnes
de différentes communautés, hommes et femmes d'âges
différents. Le groupe n'a jamais été le
même puisque les participant(e)s se relayaient chaque
jour. Mon apprentissage a commencé rapidement et de façon
inattendue et j'ai dû m'adapter pour suivre un processus
de création collective, avec des participant(e)s changeants.
Tous les membres du groupes étaient tzeltales, bilingues,
des paysan(ne)s peu instruit(e)s, constituant la base civile
des zapatistes, sans la moindre formation artistique. Âgé(e)s
de 16 à 62 ans. Quarante deux personnes d'au moins douze
communautés de la commune autonome Ricardo Flores Magón
(qui intègre 112 communautés). Pour arriver à
Taniperla, certaines de ces personnes ont marché vingt
minutes de la communauté la plus proche et d'autres jusqu'à
8 heures pour la plus éloignée.
Durant la gestation de la fresque nous avons travaillé
pendant douze jours dans le Campement civil pour la paix, sous
la curiosité de la communauté et les regards des
enfants à travers les multiples fentes entre les planches
des maisons et sous la méfiance des non-zapatistes de
Taniperla (20 %), pour la majeur partie favorables au Parti
révolutionnaire institutionnel.
La
réalisation de la fresque proprement dite a occupé
12 autres journées, désormais, en plus de la curiosité
et de la méfiance, nous avons dû affronter les
regards impudents et les caméras de l'armée mexicaine,
patrouillant fréquemment à pied, en voiture et
en hélicoptère, des soldats venus du poste militaire
basé à quelques centaines de mètres du
village. L'intimidation était constante. Ainsi vivent
depuis dix ans les indigènes rebelles «base civile
d'appui», qui ne sont pas armés, mais qui sont
ceux qui résistent quotidiennement à cette guerre
appelée avec euphémisme «de basse intensité»
ou «situation de non-guerre».
Et
une fois achevée, le 9 avril 1998, la fresque murale
a été détruite et vous avez été
arrêté. Comme tout cela s'est-il passé ?
Pour quelle raison ? Qui vous a accusé ?
À
8 heures du soir le vendredi 10 avril, en pleine cérémonie
et durant les discours, au plus fort de la fête, le maître
de cérémonie, après avoir évoqué
la belle façon dont nous nous amusions, a annoncé
en espagnol que la fête se terminerait dans une heure
puisque les musiciens avaient «un autre engagement»
et qu'il n'y avait pas d'argent pour les payer.
Je le traduisit d'abord en tzeltal, puis j'ajoutais que c'était
un ordre, selon ce que nous traduisit Antonio Paoli.
Tranquillement, mais dans un flot continue les assistant(e)s
prirent leur véhicule et sortirent de Taniperla.
Dans le même temps, les visiteurs étrangers (17
personnes), les métisses mexicains (20 personnes), nous
fûmes convoqués à une réunion dans
le Campement civil pour la paix où on nous mis au courant
qu'à Monte Libano (à une demi heure en voiture,
où il y avait un important poste militaire) arrivaient
des effectifs de différents corps de police et de l'armée
et que cela indiquait une opération imminente, probablement
contre Taniperla. On nous invitait à repartir avec l'autobus
qui passe en milieu de soirée (le seul qui relie Taniperla
à Ocosingo, la ville la plus proche à cinq heures
de route). Je déclinais l'invitation.
Nous
avons organisé des tours de garde et ainsi a commencé
l'attente des événements, puisqu'on ne pouvait
rien faire de plus.
À 4 heures du matin j'ai été réveillé,
je croyais que c'était pour accomplir mon tour de garde,
mais en fait il s'agissait de l'arrivée d'une dizaines
de véhicules qui rompirent le silence de la nuit avec
pertes et fracas et des rayons de lumière. En effet l'opération
était menée contre Taniperla. À ce moment,
nous ne le savions pas, mais ce fut le début d'une campagne
pour «démanteler» quelques unes des 32 communes
autonomes rebelles. Armé de mon magnétophone,
je me mis au bord du chemin, juste en face du Campement civil
pour la paix pour effectuer mon reportage des événements
: les premiers camions passaient... certains avec des agents
en uniformes bleu, d'autres en tenue de camouflage, d'autres
en noir, beaucoup avaient mis leur capuche... tous avaient l'arme
à la main... des fusils de diverses sortes... suivaient
des fourgons de la police, et également des militaires
et des camions avec des chargements de toute sorte... Un policier
civil attrape mon magnétophone et essaye de me le prendre
en me bousculant fortement et en criant « sur quelle fréquence
émets-tu salaud ? Quelle est la portée de ton
appareil ?»... Je m'oppose à ce vol «c'est
celle d'un magnétophone, froussard !»... Finalement
il me l'arrache et le détruit en donnant des coups de
crosse avec son fusil, il me conduit à une camionette
pick up de la police judiciaire de l'État, ils nient
que je sois arrêté, mais ne me laissent pas partir,...
au milieu des bousculades, cris et coups montent d'autres «non-détenus»,
des paysans et Luis Menéndez, défenseur des droits
de l'homme et membre du Centre des droits de l'homme Frère
Pedro Lorenzo De la Nada.
Au milieu d'une grande pagaille, depuis la camionette dans laquelle
nous nous trouvions, durant plusieurs heures nous fûmes
les témoins d'un grand théâtre de terreur,
au cours de laquelle ils détruisirent et incendièrent
la cuisine communautaire, l'auditorum, la pancarte de la commune,
la fresque murale, la bâche souhaitant la bienvenue dans
la nouvelle commune... les affiches suggestives et tout ce qu'ils
considéraient comme «zapatiste». Ensemble
avec mes compagnons d'infortune, les sept indiens et Luis Menéndez,
nous fûmes emmenés dans un centre de la police
sans qu'il ne fut procédé à aucune identification,
on ne nous permit pas de parler avec l'avocat et on nous empêcha
de communiquer. Tard dans la nuit on nous transféra à
San Cristóbal de las Casas, à présent dans
un centre de détention, mais également en nous
empêchant de communiquer, dans une cellule en béton
de trois mètres sur quatre, avec un urinoir bouché,
rempli de cochonneries. Il ajoutèrent un détenu,
blessé à coup de machette dans une rixe. Vers
deux heures du matin nous fûmes localisés par les
membres du Centre des droits de l'homme Frère Bartolomé
de las Casas et d'autres personnes solidaires, qui nous apportèrent
de la nourriture et des couvertures. Le lundi matin, déjouant
la vigilance des militant(e)s des droits de l'homme, nous fûmes
sortis sans ménagement vers 5 heures du matin et emmenés
à Tuxtla Gutiérrez, dans un centre de détention
de la police judiciaire régionale, où nous restâmes
plusieurs heures sans pouvoir communiquer, jusqu'à ce
que la Commission des droits de l'homme de l'État du
Chiapas, nous localise. Dans l'après-midi nous fûmes
transférés dans la prison de Cerro Hueco, le lendemain
le groupe des prisonniers en relation avec le zapatisme nous
accueillit dans sa cellule, il était connu sous le nom
de La Voix de Cerro Hueco (VCH), et on nous informa que sept
autres personnes avaient été arrêtées
à Taniperla, tous des défenseurs des droits de
l'homme. Le mercredi, on nous a lu à nous les neufs détenus
un procès-verbal, véritable tissu de fausses charges
: rébellion, association délictueuse, usurpation
de fonctions, vol avec violence, spoliation et destruction de
propriété privée.
Comment
avez vous vécu cette expérience, faisant de vous
tout d'un coup un artiste injustement incarcéré
? On pense à l'idée d'un art révolutionnaire
qui menace de changer le monde ?
De
par sa nature, l'art, comme la connaissance et la vérité,
quand on ne les contrôle pas sont une menace pour le pouvoir
mu par l'ambition et se base sur la stérilité,
l'ignorance et le mensonge. Quant au fait de me considérer
comme un artiste, cela me fait rougir car c'est une appréciation
discutable en tout cas je préfère être qualifié
de créatif. Mieux encore je me considèrerais comme
un professeur incarcéré pour avoir exercé
ce que vous savez : apprendre, expérimenter et enseigner.
Et l'expérience de la prison, ce fut dur ?
Mon expérience a duré un peu plus d'un an, en
réalité 17 mois, bien sûr cela n'a pas été
une expérience voulue, mais cela m'a donné l'opportunité
de connaître directement beaucoup d'aspects du tissu social
; des aspirations, des sociopathies, des valeurs, des cultures,
des capacités, des carences, des faiblesses et des forces,
de la population des prisons, des prisonniers et des gardiens,
et de moi-même y compris.
Le Centre de réadaptation sociale n° 1, c'est ainsi
ils appellent officiellement cette université de la délinquance
et passage obligé des boucs émissaires. C'est
une partie d'un ensemble de prisons situées dans le Cerro
Hueco, de Tuxtla Gutiérrez, au Chiapas, et il accueille
les prisonniers en attente de leur procès, ce qui fut
notre situation. Grâce à l'existence d'une organisation
de prisonniers politiques, «La Voix de Cerro Hueco»,
notre condition fut moins dure, d'abord parce que cela nous
a évité d'être dispersés dans des
cellules distinctes dominées par des délinquants
de toute sorte, en revanche nous n'avons pu échapper
à l'entassement. La prison a été construite
pour accueillir 300 prisonniers. Quand nous sommes arrivés
la population dépassait le chiffre de 1 200 personnes,
ce à quoi il faut ajouter 200 proches, épouses
et enfants, qui vivaient quotidiennement dans la prison pour
soutenir leurs prisonniers. Dans la cellule, en fait une galère
de 7 mètres sur 10, de la Voz de Cerro Hueco, il n'y
avait pas même un grabat, et tous dormaient sur des cartons.
Lors de notre arrivée, nous étions au total 23,
mais progressivement, du fait des opérations ultérieures
de la campagne de «démantèlement»
des communes autonomes, nous arrivâmes au nombre de 72
prisonniers, plus une épouse et des enfants. Luis et
moi étions les seuls indiens. Il y avait des Tzeltales,
des Tojobales, des Tzotziles et des Choles, les principaux groupes
ethniques rebelles parmi les sept ou huit qui vivent au Chiapas
depuis les temps immémoriaux.
Pendant
que vous étiez incarcérés, vous étiez
isolés ou vous aviez des nouvelles des suites de l'«affaire
Taniperla» ?
Au début j'ai cru que notre affaire serait l'objet d'une
attention peu soutenue, que toutes les deux ou trois semaines,
nos proches viendraient nous rendre visite. Nous nous sommes
trompés. Pendant toute la durée de notre détention,
nous avons reçu des visites et des témoignages
de solidarité. Des lycéen(ne)s, des professeur(e)s,
des commerçant(e)s, celles et ceux qui luttent, des artistes,
des universitaires, à titre individuel ou en groupes.
Des organisations diverses : de droits de l'homme, d'anciens
combattants, religieuses, syndicales, politiques, artistiques,
intellectuelles, etc. La liste est longue et très diversifiée.
Ce n'est pas le lot de la plupart des prisonniers politiques
au Mexique qui sont condamnés à l'anonymat.
Peu de temps après notre arrivée, nous avons commencé
à recevoir des nouvelles d'initiatives les plus diverses
autour de l'«affaire Taniperla» : des déclarations
publiques d'observateurs/trices nationa(les)ux et étranger(e)s
expulsé(e)s pour certain(e)s d'entre eux/elles du Chiapas,
du pays pour d'autres ; des rassemblements, des manifestations,
des lettres de soutien d'organisation sociales, politiques,
académiques, culturelles, syndicales, du Mexique, d'Espagne,
du Canada, d'Argentine, d'Italie, de France, du Guatemala...
En
ce qui me concerne, si j'avais bien conscience d'être
prisonnier, je ne me sentais aucunement isolé ; y compris
la revue de satire politique El Chamuco m'ouvrit fraternellement
ses pages et publia des caricatures alors que je n'en avais
plus fait depuis quinze ans, exposant certaines situations des
événements dans lesquels j'étais impliqué
d'une certaine manière.
Et cela évoquait la fresque murale et ses reproductions
à travers le monde ?
En fait au bout de trois ou quatre semaines, Antonio Paoli nous
apporta 100 exemplaires de la reproduction de la fresque de
Taniperla imprimée en sérigraphie. A partir des
photographies d'un amateur anonyme, Victor, mon collègue,
réussit à la reconstituer et le comité
de soutien de l'UAM sortit une première édition
de 4 000 exemplaires, avec la double proposition de les diffuser
pour acheter du maïs et du riz au profit de Taniperla,
qui continuait à être occupée par la police
et l'armée, avec les hommes absents qui menacés
par les policiers, les soldats et les paramilitaires, étaient
réfugiés dans les montagnes, et les femmes, les
enfants et les anciens subissaient pendant ce temps accusations
et menaces, sans pouvoir sortir de leurs maisons pour récupérer
du bois afin de cuisiner leurs aliments précaires.
Au bout de deux ou trois mois, nous avons commencé à
recevoir des nouvelles d'une reproduction exécutée
par des étudiant(e)s sur un mur de l'UAM ; une autre
là même, peinte sur une toile par un artiste et
ses disciples ; une autre par un comité de solidarité
avec le Chiapas à Barcelone ; également à
Saragosse, par des membres du Comité Chiapas de la CGT
; en Italie ; en Argentine, aux États-Unis, au Brésil,
en Belgique, en Uruguay, en Allemagne, au Canada, en France.
Certaines sont dues à l'initiative d'observateurs expulsés,
d'autres par des comités déjà existants,
quelques unes davantage par des groupes solidaires qui ont intégré
la lutte à l'occasion de cette affaire. Ce fut un concert
improvisé, spontané et vigoureux. Au total, on
s'achemine vers 30 reproductions dans 17 ou 18 villes de 11
pays et qui sait, au mieux quelques unes de plus ?
Si la destruction de la fresque murale, comme partie intégrante
de ce théâtre de terreur, cherchait à l'effacer
de la mémoire des habitant(e)s de la commune, c'est tout
le contraire qui fut obtenu en provoquant sa reproduction à
des dizaines de milliers d'exemplaires sous les supports les
plus divers : calendriers, cartes postales, couvertures de revues
et de livres, tasses, boîtes d'allumettes, Internet, etc.
en réaffirmant de façon exponentielle son caractère
de moyen de communication sociale, dans une dimension aussi
large que profonde, qu'inattendue, la faisant passer de l'environnement
rural des vallées du Chiapas à l'échelle
nationale et internationale ; la transformant en un référent
d'une période historique du mouvement zapatiste, en matière
à différents travaux académiques, et en
motif de multiples actions de solidarité nationales et
internationales.
On
ne peut être que très satisfait. Quand quelqu'un
crée quelque chose, une œuvre d'art, qu'il lui donne
vie, mais comment se sent-on quand après avoir été
détruite cette œuvre ressuscite tant de fois et
en tant de lieux différents ?
La vérité, c'est qu'il s'agit de quelque chose
d'insolite qui provoque un profond sentiment de fraternité
entre libertaires, qui transcende les frontières et les
langues, crée et fortifie des liens de toutes sortes.
C'est un chant qui s'adresse à l'humanité tout
entière.
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